LA SOUVERAINETÉ CONTRE ELLE-MÊME

LA SOUVERAINETÉ CONTRE ELLE-MÊME

Depuis quelques semaines,beaucoup de gens affirment que le Conseil Présidentiel de Transition (CPT) doit partir le 7 février, car son mandat arrive à son terme. C’est ma position aussi. D’autres vont plus loin… ils réclament aussi le départ du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé. Mais cette fois, ce n’est pas parce que son mandat est expiré, tout simplement parce qu’il serait soutenu par les « Blancs ». Et là, leur raisonnement devient presque mécanique : « Si les Blancs veulent quelqu’un, c’est dans leur intérêt. Et ce qui est bon pour eux est forcément mauvais pour nous. Donc, on doit refuser ce qu’ils veulent.

Croyez-moi, cette manière de raisonner est une illusion de lucidité, pour ne pas dire une stratégie perdante. Cette logique est tellement bancale que nous ne devrions même pas la répéter dans les médias.

Certes, Hayti subit depuis longtemps la domination des impérialismes occidentaux. Et cela fait des années que je répète que la situation du pays découle d’une trame complexe, un triptyque diabolique : le Père (les enjeux géopolitiques imposés par la communauté internationale), le Fils (les politiciens locaux corrompus, guidés par des ambitions politiques, économiques et foncièrement injustes) et le Saint-Esprit (les intérêts économiques d’une fraction de notre bourgeoisie). Mais, rendez-moi fou ou sage, nous ne sommes pas en guerre avec les États-Unis. Du moins, pas au sens classique du terme. Ni sur le plan militaire, ni économique, ni diplomatique. Nous ne sommes pas dans un affrontement où chaque choix de l’autre camp serait automatiquement néfaste pour nous. Il est temps de sortir de cette logique binaire et réactive. Contrairement à ce que dit l’autre « Tout sa ki pa touye w, angrese w ! », ce réflexe nous affaiblit.

Car, un peuple sérieux ne décide pas systématiquement à l’opposé de ce que souhaite l’étranger ; il décide en fonction de ce qui est bon pour lui-même, de manière lucide, souveraine et autonome.

Ceci dit, on ne conserve pas un Premier ministre sous prétexte qu’il ne plaît pas aux Américains. Et on ne le chasse pas non plus parce qu’il leur plaît. Ce que pense « le Blanc » n’est ni un argument pour, ni un argument contre. On s’en fout ! J’ai entendu cette phrase des dizaines de fois ces dernières semaines, que ce soit sur les ondes radiophoniques, sur les réseaux sociaux, dans des conversations privées. Et chaque fois, elle me frappe par sa facilité.

Quand les Américains ont élu Joe Biden en 2020, ils ne se sont pas demandé ce que voulaient les Haytiens. En 2024, lorsqu’ils ont voté pour Donald Trump, ils n’ont pas réfléchi à ce que Xi Jinping ou Poutine préféraient… ils ont voté selon ce qu’ils pensaient bon pour leur pays. Point final. Alors, pourquoi devrions-nous, nous, définir nos choix politiques uniquement en opposition aux leurs ?

Dire que « si les Américains soutiennent le Premier ministre, c’est dans leur intérêt » est une évidence ; ce n’est pas du tout une révélation. C’est comme dire que l’eau mouille ou que le feu brûle. Bien sûr que l’ambassade américaine défend les intérêts américains. Car une ambassade, par définition, sert les intérêts de son pays. En ce sens, celle des États-Unis à Tabarre est une extension de l’État américain, financée par ses contribuables, pour appliquer sa politique étrangère. Tout comme nos ambassades devraient, en toute logique, défendre les intérêts d’Hayti. Et si ce n’est pas le cas, c’est notre diplomatie qu’il faut réformer, pas leur politique à eux.

Aller plus loin en affirmant que « ce qui est bon pour le Blanc est forcément mauvais pour Hayti », c’est absurde. Et si les Canadiens demandaient la démission du PM tandis que les Espagnols s’y opposaient ? Que ferait-on ? On le couperait en deux pour satisfaire les uns et contredire les autres ? Où est la logique, là-dedans ?

Tout ceci est pour vous dire que soutenir ou rejeter un Premier ministre simplement parce qu’il plaît (ou déplaît) aux puissances étrangères est une erreur politique grave. En ce sens, la vraie question n’est pas : « Est-ce que les Blancs veulent Didier ou non ? » La vraie question est beaucoup plus simple, mais aussi plus exigeante : « Est-ce que son maintien au pouvoir est bon pour Hayti ? Si non, quelle alternative proposer ? Avec quels moyens ? Quelle vision ? » Parfois, les intérêts se rejoignent. Parfois, ils s’opposent. Mais refuser de réfléchir par nous-mêmes pour juste adopter une posture réflexe d’opposition, c’est une forme de renonciation à notre souveraineté intellectuelle. Cette attitude est stérile, et surtout, elle nous rend manipulables.

Dans L’ART DE LA GUERRE, Sun Tzu enseigne que « toute guerre repose sur la duperie » et qu’il faut toujours chercher à tromper l’adversaire sur ses intentions réelles. Or, que se passerait-il si des puissances étrangères, connaissant notre réflexe anti-impérialiste, décidaient d’afficher publiquement leur soutien à un dirigeant, non pas parce qu’elles l’appuient sincèrement, mais pour provoquer son rejet ? Cela s’appelle une stratégie d’inversion psychologique.

Prenons par exemple les États-Unis, qui disposent de près d’une vingtaine d’agences de renseignement, ce qui les rend infiniment plus informés, plus stratégiques, plus rusés, plus manipulatoires que nous. Ils maîtrisent l’art des opérations psychologiques. Si vraiment ils voulaient nuire au PM, ils auraient pu le soutenir publiquement, dans un simple post (tweet), pour provoquer un rejet populaire chez nous, et obtenir exactement l’effet inverse. Ils sont largement capables de ce genre de manipulation.

Pour finir, on pourrait prendre l’exemple du canal d’irrigation sur la rivière Massacre, construit par nos concitoyens à Ouanaminthe. Quand les Dominicains disent : « Kanal la dwe kanpe », nous répondons fièrement : « KPK (Kanal la pap kanpe) ». Très bien ! Mais s’ils avaient dit : « Kanal la dwe konstwi », qu’aurions-nous répondu ? Probablement encore : « KPK », cette fois avec une autre signification : « Kanal la pap konstwi ». On agit par pur réflexe. Et si la France disait de ne pas reconstruire le Palais National, le reconstruirions-nous par esprit de contradiction ? Et si elle disait de le reconstruire, faudrait-il alors y renoncer, juste pour ne pas obéir aux « Blancs » ?

Un peuple mature ne décide pas par défi, mais avec lucidité. Quel autre peuple dans le monde décide de son avenir en consultant d’abord ce que pensent les étrangers ? Non, nous ne sommes pas obligés d’accepter l’ingérence. Mais si nous sommes sérieux, refuser l’influence étrangère suppose aussi de refuser ses aides, ses financements, ses bourses d’études, ses sacs de riz, ses ONG. La souveraineté ne peut pas être un interrupteur qu’on allume quand ça nous arrange et qu’on éteint quand l’aide arrive.

L’un des non-dits de cette publication, c’est le rôle des élites haytiennes. Trop souvent, ce sont elles qui négocient, marchandent, livrent notre agenda aux intérêts extérieurs. L’ingérence n’est pas une fatalité. Elle est facilitée, parfois même demandée, par nos propres représentants. Donc, la vraie question n’est pas seulement : « Que veut l’étranger ? » Mais surtout : « Pourquoi nos dirigeants sont-ils si faciles à convaincre, à acheter, à influencer ? » Dans mon prochain livre, Aux grands maux, les grands remèdes, j’écris que la réponse à cette question ne se trouve pas à Washington, à Ottawa ou à Paris. Elle est ici, en Hayti.

Blâmer l’autre est facile. Penser pour soi-même, c’est difficile. Et malheureusement, c’est le seul chemin vers la dignité réelle.

Skason Baptiste

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