Watson Germain, poète, analyste, juriste et écrivain petit-goavien qui mène une vie de tourisme, n’écrit pas pour décrire Haïti, il écrit pour la faire respirer quand l’air manque. Son poème est un corps tendu, une gorge serrée, une île qui lutte contre l’étouffement. « Haïti, île en apnée » n’est pas une métaphore décorative : c’est un diagnostic vital. Le pays retient son souffle comme on retient un cri, non pour mourir, mais pour ne pas se dissoudre.
Ici, la poésie ne console pas, elle maintient en vie. Quand « le soleil oublie son nom », ce n’est pas la nuit qui gagne, c’est la mémoire qui tremble, c’est la lumière qui vacille sans disparaître, comme un esprit blessé mais encore debout.
Haïti
île en apnée
Le soleil
oublie son nom
Dans les rues
les ombres votent
avant les vivants
Les maisons
ont des paupières cassées
elles ne dorment plus
Un enfant
porte la mer
dans ses poches trouées
Les balles
apprennent à parler
plus vite que l’école
La nuit
se vend au détail
Les tambours
battent sous la terre
pour ne pas mourir
Un drapeau
respire encore
entre deux silences
Et l’aube
hésite
mais revient
Ce poème avance par secousses, par visions courtes, comme des nerfs à vif. Les rues ne sont plus des lieux, elles sont des symptômes. Les ombres votent, les vivants attendent : inversion brutale, monde déréglé où la voix s’est déplacée. Les maisons, avec leurs paupières cassées, deviennent des crânes ouverts, condamnés à la veille éternelle. Rien ne dort parce que dormir serait abandonner. Mais au centre de cette tension surgit l’enfant, porteur de mer, porteur d’infini, même lorsque tout fuit. La poésie affirme ici que l’avenir n’est pas propre, qu’il est troué, instable, mais qu’il existe encore, lourd et salé, dans les poches fragiles de l’enfance.
Quand les balles parlent plus vite que l’école, le poème ne moralise pas : il tranche. Il montre une langue violente qui a pris de l’avance, une parole armée qui devance le savoir. Mais écrire cela, c’est déjà refuser que ce soit définitif. C’est inscrire la violence dans le champ du langage pour mieux la désarmer. Même la nuit, fragmentée, vendue, morcelée, ne parvient pas à tuer ce qui bat dessous. Les tambours enterrés frappent comme des cœurs clandestins. Ils refusent la mort, refusent l’oubli, refusent le silence définitif. La culture n’est pas décorative : elle est organique, elle pulse sous la terre comme une nécessité biologique.
Et puis il y a ce drapeau qui respire encore, non pas glorieux, non pas brandi, mais vivant, pris entre deux silences comme un poumon fatigué qui continue pourtant son travail. Enfin, l’aube hésite. Elle doute. Elle tremble. Mais elle revient. Et ce retour, lent, incertain, non spectaculaire, est la victoire la plus profonde du poème. Watson Germain ne promet pas le salut, il affirme la persistance. Il écrit pour que Haïti ne s’effondre pas dans le mutisme. Il écrit pour maintenir l’île dans l’acte même de respirer, fût-ce à contre-temps, fût-ce dans la douleur, fût-ce dans l’attente.
Aterson-N Sainval

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