Haïti à l’épreuve du 7 février 2026 : la transition au bord de la rupture

Haïti à l’épreuve du 7 février 2026 : la transition au bord de la rupture

À vingt-neuf jours du 7 février 2026, Haïti se trouve face à l’une de ces dates qui ne sont pas de simples repères calendaires, mais des révélateurs historiques. Cette échéance, présentée comme un jalon décisif de la transition, expose surtout une vérité dérangeante : l’incapacité persistante des élites politiques haïtiennes à produire un consensus national minimal. À défaut d’un accord interhaïtien crédible, le pays semble une fois encore s’orienter vers une dépendance accrue à l’égard de la communauté internationale, appelée à arbitrer des conflits que les acteurs locaux refusent ou sont incapables de résoudre.

Le spectacle offert au sommet de l’État est celui d’une fragmentation inquiétante. Alors que le dépassement de soi et la primauté de l’intérêt national devraient être les principes directeurs de l’action publique, les luttes internes dominent. Conseillers-présidents, membres du gouvernement et hauts fonctionnaires apparaissent davantage préoccupés par leur positionnement personnel que par l’urgence nationale. Cette dissonance institutionnelle nourrit le désespoir d’une population déjà éprouvée par l’insécurité, la misère et l’effondrement progressif des services publics.

Les manœuvres autour de la coordination du Conseil présidentiel de transition illustrent cette dérive. Les tentatives visant à écarter Laurent Saint-Cyr pour installer Smith Augustin traduisent une logique de conquête et de conservation du pouvoir, où la stabilité de l’État devient secondaire. La volonté affichée de révoquer Hans Joseph, directeur de l’ULCC, perçu comme une menace depuis la publication du rapport lié à l’affaire de la BNC, ainsi que le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, accusé d’inspirer peu de garanties quant aux engagements financiers de l’État, s’inscrit dans un climat de règlements de comptes permanents.

À cette bataille institutionnelle s’ajoutent des influences informelles, souvent plus décisives que les mécanismes officiels. L’ombre d’acteurs disposant d’un fort pouvoir financier, à l’image de celui que l’opinion publique désigne sous le nom de OB, plane sur cette transition. Ce mélange de pouvoir politique fragile et d’influence économique opaque contribue à vider l’État de sa substance. L’image est brutale, mais révélatrice : des têtes s’affrontent sans corps, dans un système où l’essentiel l’État lui-même semble déjà dissous.

Dans ce vide, la tentation est grande pour la communauté internationale de « recomposer » un corps artificiel, en choisissant les interlocuteurs jugés les plus utiles à ses intérêts stratégiques. Cette perspective, loin d’être nouvelle, ravive le sentiment d’une souveraineté confisquée et d’une transition qui ne sert ni le peuple haïtien ni la reconstruction durable des institutions, mais la reproduction d’un ordre politique dépendant et prédateur.

L’opposition, quant à elle, ne parvient pas à capitaliser sur l’échec du pouvoir en place. Elle se heurte d’abord à un déficit criant de représentativité. De nombreux regroupements qui se présentent comme des alternatives nationales restent inconnus de la majorité de la population. Leurs propositions circulent dans des cercles restreints, sans véritable ancrage populaire. À cela s’ajoute une fragmentation chronique, alimentée par la compétition pour le leadership. Chacun se proclame porteur de la solution idéale, rejetant toute initiative venue d’ailleurs. Cette incapacité à construire des convergences révèle une vérité inquiétante : en Haïti, l’intérêt personnel demeure l’ambition politique la mieux partagée.

Dans ce contexte, la question électorale apparaît presque irréelle. La Primature continue d’affirmer que 2026 est une année électorale, tout en rappelant que la résolution de la crise sécuritaire en constitue le préalable. Certes, des efforts sont engagés par la Police nationale, à Port-au-Prince comme dans l’Artibonite. Mais pour la majorité des citoyens, l’insécurité reste une expérience quotidienne. Dès lors, faut-il réellement demander à la population de commencer à payer pour des cartes électorales, alors que les conditions minimales de sécurité, de confiance et de transparence ne sont pas réunies ?

Le 7 février 2026 approche, et avec lui une interrogation fondamentale : cette date marquera-t-elle un sursaut politique ou un nouvel aveu d’échec collectif ? Si les acteurs politiques persistent à privilégier leurs ambitions individuelles au détriment de l’intérêt général, cette échéance ne sera qu’un jalon de plus dans une transition interminable. L’histoire, elle, ne retiendra ni les manœuvres ni les discours, mais la capacité ou l’incapacité des dirigeants haïtiens à assumer enfin leur responsabilité devant le peuple.

Eddy R. Cadet

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